JP Racca Vammerisse
Recréer le monde
Entre mythes, mythologies et réalités fantasmées, JP Racca Vammerisse se place tel un démiurge, créateur d’univers. Ses céramiques fusionnent des mondes fantastiques, gothiques et baroques. Portrait d’un alchimiste, sorcier, descendant de Frankenstein, dont l’œuvre est atypique.
PAR CLOTILDE BOITEL
Une terre nourricière
Issu d’une famille passionnée par les arts décoratifs, JP Racca Vammerisse, dès sa naissance (en 1987), a vécu au milieu de « belles choses ». Son père possédait un magasin d’antiquités et de décoration en Principauté de Monaco. Tout jeune, JP (Jean-Philippe) l’accompagnait sur les chantiers et adolescent, il l’assistait. Sa mère travaillait à Nice pour Houlès, une grande maison de passementeries. De ses parents, il a aussi hérité d’un goût pour le baroque et le romantisme lié aux origines italiennes paternelles et flamandes maternelles. Son grand-père, quant à lui, était maçon rocailleur. Il dit que son histoire familiale lui a procuré un goût certain pour les objets, les matières et une disposition naturelle pour l’agencement des formes et des couleurs.
Très vite, dès l’enfance, il s’initie à la pratique du modelage. A l’époque, il participe aux ateliers encadrés par Daphne Corregan, au Pavillon Bosio (Ecole supérieure d’arts plastiques de la Ville de Monaco). « Son enseignement m’a beaucoup appris, notamment à poser un regard critique sur la céramique. Passionnée par l’art africain, elle m’a convaincu de regarder ailleurs, au-delà de nos frontières. Elle m’a incité à travailler laborieusement et méthodiquement sans me fixer de limite ».Plus tard, de 2007 à 2012, il suit des études supérieures d’art au Pavillon Bosio et retrouve Daphne Corregan comme professeur. Diplômé avec les félicitations du jury, il part à Paris. Là, il rencontre des acteurs du réseau « céramique », se forme dans plusieurs ateliers dont ceux de Laure Sulger, Séverine Duparcq, Matthieu Lalau. De retour sur la Côte d’azur il vit entre Nice, Menton où il enseigne et Monaco. Dès 2016, il rejoint le Logoscope -Laboratoire de recherche et de création- créé par Agnès Roux. Il prend part au programme Moines Kaolin qui s’appuie sur l’histoire des productions céramiques de Monaco en lien avec d’autres territoires. Il participe à de nombreuses expositions, collectives ou en solo : à la galerie AccroTerre à Paris, au Fil rouge et au musée de la Piscine à Roubaix, à l’exposition Par le feu, la couleur au Musée des Beaux-arts de Lyon, à des salons comme C14, aux biennales de Vallauris…
Une terre fertile
Au départ, JP Racca Vammerisse pratiquait la peinture à l’huile. Son attirance pour le travail de la terre est venue de son intérêt pour la sculpture (le modelage) et pour la couleur (l’émail). « La terre, ma matière de prédilection, sert de colonne vertébrale à mes projets sculpturaux, imposant un rythme par sa résistance. Incarnant le démiurge, je façonne un univers singulier à travers une pratique empirique, mêlant tâtonnements, expérimentations et recherches, oscillant entre vertige et foi ». Pour créer, il part d’une idée qu’il manie et remanie jusqu’à en être obsédé. Lorsqu’un projet de sculpture le hante, il visualise chaque angle et chaque geste. Les croquis abondent, des sortes de griffonnages qui définissent progressivement la forme recherchée. Ensuite, il construit un prototype qui lui permet d’explorer différentes techniques au service de sa future réalisation. Cette maquette offre l’avantage de pouvoir étudier et de prévenir tout imprévu et tout risque d’accident pouvant survenir lors de l’élaboration de la forme finale. Il façonne ensuite ses pièces, en imposant à la matière de répondre pleinement à ses objectifs initiaux. Enfin, il s’autorise à lâcher prise, à laisser sa sensibilité s’exprimer. Il modèle la terre jusqu’à ses limites de résistance, mettant à l’épreuve toute sa plasticité, poussant au maximum ses capacités à s’élever et à s’affaisser. « La fusion des couleurs et les expérimentations évoquent une pratique chimique, voire alchimique, transcendant la simple fixation de la couleur pour atteindre une densité et une matérialité propres à chaque œuvre ».
Ses réalisations sont volumineuses, à taille humaine et traduisent sa volonté de s’éloigner du format des objets. L’enjeu, pour lui, s’exprime en termes de sculpture. Il explique que la société a produit pléthore de céramiques ornementales, des bibelots kitsch qui ont marqué leur temps. Pourtant en bon connaisseur, il en utilise les attributs. Comme par exemple, les productions de la Belle époque au XIXème siècle qui l’ont nourri. Il n’hésite pas à manier l’exubérance, la volubilité, la grandiloquence, voire même excessivement. Son challenge est de se confronter, à bras-le-corps, à l’érection de totems émaillés gigantesques. La question du socle ne se pose plus, les sculptures se présentent au sol. Il met en scène ses créations dès la sortie du four, dans son atelier ou dans celui qui lui est mis à disposition. Les questions d’espace l’intéressent et il aime prendre en compte le lieu d’exposition. Il compose toujours ses installations in situ. Il imagine les déambulations des visiteurs en organisant des connections entre ses œuvres. Comme il l’énonce, il cherche à créer une expérience immersive et à provoquer un choc esthétique ou sensuel ou un frisson.
Une terre métamorphosée
Ses influences sont multiples, il les décrit comme un kaléidoscope d’images. Ses œuvres révèlent un mixage très large de références culturelles, de courants artistiques. Il puise ses idées autant dans les arts antiques et les récits mythologiques que dans le Pop art et le surréalisme. Il entremêle culture savante et populaire, tire son inspiration de la littérature, du cinéma et affectionne particulièrement le Gothic Fantasy, Tex Avery. Avec délectation, il réinterprète des éléments architecturaux du Haut Baroque ou des décors de l’Art Nouveau. « Mon approche interroge l’art dans sa capacité à tisser des récits, naviguant des mythes fondateurs, ancrés dans notre mémoire collective, aux narrations qui expriment nos souvenirs personnels, nos mythologies intimes ». Il traite les volumes en souplesse avec une pratique de l’art du haut-relief et du bas-relief. Les critères géométriques, les surfaces planes, il s’en détache et manie la rotondité, la sinusoïde. L’émail employé tient compte de la forme engendrée. La couleur participe pleinement à la signification de l’œuvre. Et cet assemblage donne naissance à un univers onirique à la frontière du réel. « Mon expression artistique consiste en un mélange d’élégance sophistiquée et d’excès, qui n’a peur ni de la surcharge expressive ni de la couleur outrancière. J’ai de l’appétit pour le grotesque et de la sophistication dans la laideur ».
Cette année, lors de sa récente résidence à l’Ecole d’art céramique de Vallauris (EACV), il a eu l’opportunité d’enrichir sa réflexion, nourri par les techniques et l’histoire céramiques locales. Il a particulièrement apprécié les rencontres formatrices avec les artistes et les acteurs locaux. Marc Alberghina, entre-autres, l’a soutenu dans son entreprise en lui tournant ses pots. En ce lieu, il a conçu deux projets imaginés à partir de l’étude des créations des céramistes Massier de Vallauris. Flora Fungi est inspiré d’une photographie de la reine Victoria assise sur d’énormes champignons réalisés par les ateliers Massier. Cette réalisation organique révèle la dualité antinomique entre monstrueux et merveilleux, entre attirant et repoussant et entre réalité et fantasme. Pour l’exécution d’Asteria Metamorphosis, l’artiste s’est intéressé à la vie des étoiles de mer, leur déambulation singulière, leur anatomie étonnante et leur capacité auto-régénératrice. Mises en scène, elles suggèrent un territoire fantastique et abyssal. Les créations de JP Racca Vammerisse invitent à méditer sur la vacuité de la vie, sa résilience et sa productivité illimitée.
Sa galerie niçoise Espace à vendre présentera ses sculptures au Salon Ceramic Brussels du 22 au 26 janvier 2025.